MARINO (G. B.)


MARINO (G. B.)
MARINO (G. B.)

Oublié pendant près de trois siècles, dédaigné en France par les classiques, honni par les romantiques, exhumé par Croce comme modèle d’anti-poésie, le «Cavalier Marin» avait régné sur les lettres de son temps.

Grand meneur du jeu baroque, arbitre du goût, champion de la modernité, comptant presque autant d’ennemis que de dévôts, et fascinant peut-être plus encore les premiers que les seconds, Marino semblait promis à l’immortalité. Aujourd’hui, la redécouverte d’une littérature et d’un art décriés a ressuscité Marino et sa brillante escorte, Achillini, Battista, Preti, Artale, Morando, Casoni, Mennini, Fontanella, Canale, Dotti, Cino di Pers, Sempronio, Lubrano, pour ne citer que quelques noms parmi la foule de poètes qui, tout au long du XVIIe siècle (Lubrano mourra en 1696), avec des talents divers, ont incarné un moment de la sensibilité et composé le visage de l’Italie baroque.

Misère et splendeur d’un courtisan

Né à Naples en 1569, Gian Battista Marino, surnommé le Cavalier Marin, illustre d’une manière exemplaire la condition de l’homme de lettres au début du XVIIe siècle.

Très jeune, il manifeste une invincible répugnance pour le droit auquel son père le destinait et un penchant non moins invincible pour les femmes, les dettes et la poésie. D’emblée il plaît: sa poésie sur le baiser et ses diverses variétés fait fureur à Naples où il devient secrétaire du prince de la Conca et se lie avec le Tasse qui reconnaît son talent. De 1600 à 1605, on le voit à Rome au service du cardinal Aldobrandini, puis à Turin à la cour de Charles-Emmanuel Ier où il est victime d’un attentat dirigé contre lui par un homme de lettres qu’il avait ridiculisé dans ses satires. Sur l’invitation de Marie de Médicis, il passe en France en 1615. Il y séjournera huit ans et sera assez habile pour rester en grâce après l’assassinat de son protecteur, le maréchal d’Ancre, et l’exil de Marie de Médicis. Il réussira même à faire doubler sa pension par le roi. «Sono ricco come un asino » («Je suis riche à crever»), écrit-il à un des innombrables amis qu’il a gardés en Italie. Il semble en effet qu’il n’ait plus rien à envier. Comblé d’honneurs et de biens, son œuvre majeure, L’Adonis , vient de paraître avec une préface de Chapelain, et il est la coqueluche de cet hôtel de Rambouillet où précieux et précieuses – parmi lesquels Saint-Amant, Maleville, Voiture – marinisent comme on pétrarquisait. En 1623, il rentre dans son pays natal en triomphe et se retire à Naples pour y mourir deux ans après, en pleine apothéose.

Vie glorieuse et sans gloire d’un courtisan soucieux de sa tranquillité. Les circonstances, il faut le dire, n’incitaient guère à l’héroïsme dans cette Italie exsangue et déchirée, soumise en grande partie à la domination espagnole, où républiques et principautés jadis puissantes s’effritaient, où le tourbillon des fêtes profanes et sacrées, l’or et le marbre des façades cachaient mal l’effroyable misère, où la Contre-Réforme étalait ses séductions et ses pompes sans parvenir à faire oublier que l’équilibre entre l’homme et l’univers avait été détruit, où la seule certitude était l’incertitude de tout, où le poète enfin ne pouvait survivre que masqué. Ainsi Marino n’a rien d’un héros; à l’instar de son Adonis, il s’épouvante à l’ombre du moindre danger, et l’on ne saurait lui donner tort puisque tout l’encens de ses vers, le panégyrique et l’éloge qu’il a plus qu’aucun cultivé ne l’ont pas empêché d’être à trois reprises jeté en prison. Le portrait n’est donc pas si simple à brosser. Il y avait de l’aventurier chez ce pacifique, une religion tempérée chez ce libertin, un homme de cabinet chez cet homme de salon qui avait plus que «des lueurs de tout». Lecteur infatigable, amateur de curiosités, connaisseur d’art qui consacra un de ses recueils, La Galeria , à l’exaltation des chefs-d’œuvre de la peinture et de la sculpture, érudit qui dédia grand-part de ses loisirs à l’étude de la patristique, il était également versé dans les sciences – botanique, astronomie, anatomie, physique – et la poésie de ce courtisan épris de la mode reflète la multiplicité et le sérieux de ses connaissances.

Cinq jardins en un seul

«Contiene un sol giardin cinque giardini » (L’Adonis , VI, 19). Ce jardin des délices, jardin des cinq sens où, selon la hiérarchie scrupuleuse qui régit le monde de Marino, la vue trône en souveraine, est la clé de L’Adonis , poème touffu de quelque quarante-trois mille vers pour lequel, en plein classicisme, Mme de Sévigné gardait un faible et dont La Fontaine s’inspira.

Parce qu’il se fie à ses sens, qu’il se projette et se disperse dans tous les objets, qu’il aime l’ostentation et la parade à condition qu’elle ne soit pas celle des idées et des sentiments, qu’il préfère, selon une jolie expression de Claude Roy, «le trompe-l’œil au trompe-l’esprit», on a accolé à sa poésie les épithètes de voluptueuse, de frivole et d’artificielle.

Voluptueuse, elle l’est, et il serait vain de chercher dans son œuvre autre chose que l’éloge de tout ce que l’on peut palper, respirer, déguster, entendre et voir. L’amour passion, les problèmes métaphysiques et moraux en sont absents; en revanche, le monde extérieur y figure dans sa totalité, avec ses aspects mouvants, ambigus, ses grâces ondoyantes, ses beautés naturelles ou imitées par l’art, et aussi ses bizarreries, ses cocasseries, voire, bien que plus rarement (la recherche du discordant et de l’horrible s’accentuera chez ses disciples), ses monstruosités. Ce bouleversement de la thématique va de pair avec une révolution du style. Au classicisme qui, au XVIe siècle, continue à produire, sur le modèle de Pétrarque, ses fruits épuisés en cette langue toscane désormais génératrice de stéréotypes, Marino oppose une langue concrète, nourrie de tous les dialectes vigoureux de la péninsule, à commencer par le napolitain, de termes étrangers naturalisés, de mots empruntés à toutes les techniques, de la chasse à l’anatomie. L’Adonis , mais aussi La Lira ou La Sampogna sont un inventaire des biens que recèle l’univers; on y trouve un herbier et un bestiaire inépuisables, chevaux pur sang, lévriers et petits chiens de salon, multitude bigarrée et brillante des oiseaux, poissons et insectes, plantes exotiques ou indigènes, toutes les fleurs, de la passiflore à la violette, décor champêtre, marin ou citadin, rocs et rocailles, fontaines, perspectives encombrées, scènes de rues et scènes d’alcôve. Et dans ces cadres solennels ou intimistes évolue la femme – non plus modèle idéal, mais cueillie dans ses mille occupations prosaïques, mondaines, érotiques – à la campagne, au spectacle, à une exécution capitale, à la toilette, au lit; non plus toujours blonde, mais à l’occasion brune, ou rousse, ou noire – jeune veuve ou belle négresse, et non plus invariablement belle, mais laide parée de bijoux, vieillissante, grêlée, chaussée de lunettes. Émaux et camées, curiosités minutieuses, quasi fantastiques à la manière d’Arcimboldo, portraits d’un naturalisme débridé à la Caravage comme vastes compositions évoquant les grands artistes baroques, Rubens ou Le Bernin, défilent dans cet album de collectionneur voluptueux et maniaque.

Les plaisirs et les jeux

Certes cette poésie est frivole, puisqu’elle aime le jeu, tous les jeux, jeux de l’eau et de l’air, du feu et de la glace, de l’ombre et du soleil, des miroirs et de leurs reflets, les jeux des éléments comme les jeux galants: de l’éventail de plume et de la main, du voile et du sein, de la mouche et de la joue, des yeux et des étoiles; les métaphores qui y foisonnent sont souvent charades, énigmes, devinettes proposées à l’ingéniosité de l’homme, et à cet homme suprêmement ingénieux qu’est l’homme des salons. Et artificielle de propos délibéré, puisque la nature même semble y emprunter son éclat à toutes les substances précieuses, non telles qu’elles sont extraites des entrailles de la terre ou du sein de la mer, mais associées à une idée de raffinement citadin. Elles sont la matière des prés, le tissu du ciel, elles forment la substance dont est pétri le corps féminin: éclat de perle de la chair près de la gouttelette gemmée d’une boucle d’oreille, saphirs de l’œil, rubis des lèvres mêlé au scintillement des joyaux, au point qu’on ne sait plus où finit la femme, où commencent les choses qui la rehaussent et lui servent de cadre. Doublement artificielle, puisque cet univers ouvre sur un univers livresque, et que les choses vues trouvent leurs échos et leurs prolongements dans les choses lues. L’œuvre de Marino fourmille d’allusions et d’emprunts à des œuvres antérieures; Ovide d’abord, et ses Métamorphoses , et tous les auteurs décadents latins, Lucain, Ausone, Properce..., remplacent le culte virgilien de Pétrarque. À ces goûts proclamés s’en ajoutent d’autres plus secrets: ouvrages peu connus de l’Antiquité ou de la Renaissance, voire de ses contemporains dont il détache des fragments qu’il glisse, intacts ou remaniés, au sein d’un poème pour le plaisir de «la belle tromperie».

Mais ce monde de pierreries n’est pas le monde pétrifié des Précieux. Le soleil, chez Voiture ou chez Maleville, qui éclaire «les belles matineuses», a toujours l’air de se lever dans quelque luxueux boudoir. Marino, au contraire, trouve pour peindre certains aspects de la nature – marines surtout, et forêts de La Lira et des Egloghe Boscherecce la fraîcheur d’un premier jour de la création. Tout chez lui palpite, animé d’une furie de mouvement. Son imagination est sœur de celle du Bernin qui semait dans Rome ces façades où la pierre perd sa pesanteur et s’envole, où la perspective s’enfuit à l’infini, et surtout ces extravagantes fontaines où les draperies des nymphes et des dieux marins se tordent au vent, où les fleuves ruissellent, emportés dans une frénésie de métamorphose. L’eau courante, comme le montre admirablement J. Rousset, est au cœur de la poésie mariniste. Tantôt liée à la magie de l’architecture et de la mise en scène, elle s’épanouit en mille surprises – fleurs, bouquets, gerbes, feux d’artifice hydrauliques, jets, cascades – et les poètes de l’époque nous en offrent une riche collection: «fontaine d’Apollon» de L’Adone , «fontaine de Paul V» de Preti, «fontaine du pont Sixte» de Materdona; tantôt réduite au pur élément liquide, fleuve, rivière ou mer, elle serpente, ondule, s’enfle dans un décor naturel. Le poète mariniste aime en effet l’image de ce qui s’écoule, de tout ce qui dans l’univers parle le langage métaphorique de la fuite et de l’évanescence. «Je peins le passage», pourrait-il dire avec Montaigne. D’où encore sa prédilection pour les éléments les plus volatils et les plus fragiles qui reflètent le mieux la mobilité de l’esprit humain et l’instabilité des formes, la bulle, le verre, l’arc-en-ciel, la tempête, l’aurore, le couchant, l’éventail (qui est plume et essor), la fleur (et parmi les fleurs, la plus ornementale et la plus délicate, la rose), l’oiseau (et par-dessus tout le rossignol qui est vol et chant), l’insecte (et de préférence la luciole qui est vol et flamme), la femme toujours, captée dans un geste fugitif englouti par le temps aussitôt que saisi, nageuse, fileuse, brodeuse, mangeuse de fraises, lavandière, un univers placé sous le signe de Protée et de son emblème le caméléon, auquel Marino, dans un hymne à l’inconstance, s’identifie: «Nouveau Protée d’amour, nouveau caméléon, c’est moi.»

L’art naît de surprise

Quelle figure mieux que la métaphore, la métaphore filée et cette pointe aiguisée jusqu’à l’absurde et au saugrenu qu’est le « concetto » permet de traquer les visages successifs ou simultanés et souvent contradictoires du réel? À la source de l’acte poétique, rapprochant en un éclair des objets infiniment éloignés, elle nous fait voir un violon ailé dans un oiseau, une torche dans un insecte, le flot dans une chevelure sur laquelle navigue, frêle embarcation, guidée par le doigt, un peigne d’ivoire, un paysage de neige en un sein blanc, le soleil en pleine nuit, la nuit en plein jour.

Le ressort de la poésie de Marino est l’étonnement. Mais non, comme l’ont dit ses détracteurs, par recherche de l’originalité à tout prix, du succès de librairie par le scandale. Avant Baudelaire, avant Reverdy et les surréalistes, Marino affirmait et prouvait que la beauté est choc et naît de surprise. Toutefois, les marinistes italiens ignorent cette plongée verticale au cœur de l’objet pour en extraire le sens; point de gouffres à explorer, de sondes à jeter dans les profondeurs; ils restent à la surface: avec eux la métaphore se pose sans jamais se reposer, d’une apparence à une autre, d’un déguisement à un autre, poursuivant à l’infini, à travers enchantements et mirages, une insaisissable vérité. Plus beau témoignage peut-être de cette chasse aux apparences, le poème de Marino intitulé Paix nocturne où, en des vers fluides, emportés dans un enivrant ballet, les éléments échangent leurs propriétés, le ciel et la mer se confondent, «les étoiles ardentes et claires» bondissent «changées en poissons, les poissons changés en étoiles». Et la lune suspendue entre air et terre danse. Dans le Mirage en Sicile de Lubrano, le jeu des réverbérations et des métamorphoses sera porté jusqu’à une frénésie hallucinée. Ailleurs, chez Casoni, dans l’oraison funèbre pour une jeune morte, l’accumulation de vingt-trois objets – tous impalpables et subtilisés au fur et à mesure de leur apparition: ombre, parfum, rire, pleur, brise, éclair, fleur... chante la brièveté de la vie et le néant avec l’allégresse que donne le sentiment de la perfection esthétique.

Le jeu est grave puisque c’est celui que la mort joue avec la vie, mais la conscience acérée de la fragilité des choses et des sentiments est pour les marinistes source et condition de la volupté. Si tristesse il y a, elle n’est qu’un léger voile de mélancolie, l’arrière-goût que laisse le plaisir. Parfois seulement l’obsession délicieuse se transforme en appréhension lancinante: enfermée dans ces exquises et inquiétantes petites machines à mesurer le temps que sont les horloges, toutes les variétés d’horloges – clepsydres, sabliers, cadrans solaires, montres à ressorts –, la hantise de la mort se précise, amorçant sans jamais l’atteindre une autre solution, à la perplexité de l’homme décentré, le retour à l’unité, c’est-à-dire à Dieu. Mais c’est là un aspect du baroque dont on ne trouve les manifestations en Italie que chez ce précurseur que fut le Tasse ou chez ce sombre mariniste que fut Lubrano. Bien qu’il ait écrit des poèmes sacrés et qu’il fût versé en théologie, Marino n’avait rien d’un esprit contemplatif et religieux. Faire des marinistes, essentiellement tournés vers l’extérieur, les frères spirituels d’un Gryphius ou d’un Silesius en Allemagne, d’un Luis de León en Espagne, d’un Donne en Angleterre, d’un La Ceppede en France, serait méconnaître l’originalité du baroque italien. S’il est quelque horizon vers lequel regarde la molle et savante mélodie de L’Adonis , c’est celui de l’opéra et de Métastase.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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